Art Place 2016

S’adapter à leur réalité: entrevue Place d’Art #2 avec Sasha Dominique

Category: Art Place 2016 Sasha Dominique Written by Art Place Editor / April 18, 2017
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C0mment organisez-vous vos ateliers au Centre d’accueil Champlain?

Chaque semaine, je demande aux participants de réfléchir sur un thème en particulier relié à leur vie en résidence ou en lien avec des souvenirs de leur vie en dehors de la résidence, au cours de leur enfance ou de leur vie de jeune adulte, puis de rédiger un petit quelque chose sur ce sujet que nous partageons ensuite en tour de table. Selon le thème choisi, il m’arrive de modifier celui de la semaine suivante en fonction de leurs réponses au thème précédent, ou si je constate que nous avons inclus deux thèmes en un au cours d’une même session de travail.

Qu’avez-vous appris au sujet du vécu des résidents?

Chaque résident arrive avec son passé, ses deuils, ses moments de bonheur tout comme ses moments plus douloureux; certains ont perdu leur époux ou épouse, d’autres ne voient presque jamais leurs enfants qui habitent loin, l’un d’entre eux ne s’est jamais marié et quelques-uns voient régulièrement les membres de leur famille. Certains d’entre eux ont choisi de venir vivre au Centre d’accueil Champlain mais ce n’est pas le choix de tous; c’est souvent leur état physique qui détermine leur séjour ici. Il y a deux résidents qui participent à mon atelier qui sont encore assez mobiles, à savoir qu’ils ne se déplacent pas en fauteuil roulant, mais c’est leur état mental qui est affecté et qui justifie leur venue ici : ils souffrent d’Alzheimer.

Il faut faire preuve de beaucoup d’adaptation et de résilience lorsque notre santé nous oblige à tout quitter de nos habitudes et notre quotidien connu et rassurant, afin de venir habiter dans un centre de soins de longue durée, car il est assez évident que cet endroit sera leur dernière résidence. C’est d’ailleurs ce qui est souvent répété par mes participants : il faut savoir s’adapter et il est important de se faire des amis plutôt que de rester enfermé à journée longue dans notre chambre, car le temps peut devenir très long. Ayant vu la grandeur de leur chambre, je peux témoigner du fait qu’il s’agit  vraiment d’un espace restreint d’une seule pièce, et non d’un petit appartement.

Je sais que vous avez eu des conversations différentes et intéressantes avec vos participants.  Qu’avez-vous appris au sujet de la démence dans ces ateliers?

Puisque je n’ai eu que 2 participants sur 7 qui étaient atteints de démence, je ne peux pas dire que je fus sérieusement confrontée à cette réalité. L’un des deux répétait souvent les mêmes choses, mais parvenait tout de même à répondre à mes questions, même s’il était toujours enligné sur le même sujet; il avait beaucoup d’humour et était conscient qu’il me disait des choses qu’il m’avait déjà dites lors des sessions précédentes. L’autre ne semblait pas toujours suivre le fil de ce qui se disait autour de la table : il éprouvait donc de la difficulté à donner une réponse cohérente à mes questions.

Je dirais que ma façon de réagir à la démence perçue chez ces deux messieurs était de respecter leur compréhension de ce que je demandais, et de recevoir leur réponse simplement, sans jugements ni commentaires de ma part. Était-ce la bonne façon de réagir? Je ne sais pas, mais c’est ce qui me venait instinctivement comme façon de m’adapter, de comprendre, et de réagir à leur perception de la réalité.

Avez-vous des obstacles dans vos ateliers? Si oui, pouvez-vous les décrire? Que faites-vous pour les surmonter?

Je ne m’attendais pas à ce que ce Centre soit une résidence de soins de longue durée; ceci a fait en sorte que les résidents participants étaient beaucoup moins autonomes que ce que j’avais imaginé au départ. Mes parents demeurant dans une résidence, étant totalement autonomes et en pleine possession de leurs moyens, je m’attendais à travailler avec des participants du même acabit; quelle ne fut pas ma surprise lorsqu’on m’a dit que ce n’était pas leur type de clientèle ici et que certains résidents qui arrivaient mouraient parfois au bout de quelques mois seulement. Je me retrouvais ainsi devant une tout autre réalité!

L’obstacle majeur fut donc lié à leurs limitations physiques : la plupart se déplace en fauteuil roulant, et donc se retrouve à mobilité très réduite, ce qui fait que je ne peux pas demander aux participants de bouger allègrement sur scène si je veux monter une pièce de théâtre avec eux. De plus, l’un d’entre eux, en plus d’être en fauteuil roulant, est partiellement handicapé et aveugle suite à un arrêt cardio-vasculaire, ce qui l’empêche d’écrire et de lire, et deux autres participants sont atteints d’Alzheimer, alors parlent peu et répètent les mêmes choses.

Il faut donc que je m’adapte à leur réalité et que je lâche prise sur MES idées, MON projet, pour que ce soit plutôt MOI qui adapte mon projet à eux et non l’inverse puisque les conditions gagnantes pour la réussite de mon projet (celui envisagé au départ) ne sont pas présentes.

Il y a aussi le fait que certains résidents sont présents chaque semaine tandis que d’autres, pour cause de maladie ou autre, n’assistent pas à chacun des ateliers; il est donc préférable que je leur fasse écrire puis partager leurs idées individuellement, chaque semaine, plutôt que de tenter de faire écrire à chacun une partie du texte de la pièce de thétâre car il n’y aurait pas de continuité hebdomadaire, et certains participants réguliers aux ateliers se retrouveraient à écrire plus que d’autres.

Le dernier obstacle que j’ai bien aimé « surmonter » s’est produit lors de mon atelier de jeudi dernier; un des résidents (celui qui est un peu perdu) est arrivé à l’atelier en disant que c’était la dernière fois qu’il assistait car il était tanné de ça et qu’il ne reviendrait plus. Je lui ai dit que j’avais écrit une pièce de théâtre et que chacun avait quelques répliques à dire et que j’aimerais bien qu’il reste pour les 2 autres rencontres pour ensuite participer à la mise en lecture dans 3 semaines. Nous avons lu le texte tous ensemble, en lui indiquant à chaque fois lorsque c’était son tour de parler, quand son nom apparaissait à côté de la réplique, et à la fin, il riait et aimait ce que je lui avais fait dire; j’ai donc bon espoir qu’il reviendra au dernier atelier et qu’il fera partie de la mise en lecture. Il a même changé quelques mots dans une de ses phrases et c’était encore plus comique, alors je lui ai dit que c’était une excellente idée de dire ça dans ses propres mots et je pense que ceci a permis d’augmenter son intérêt pour sa participation lors de la présentation du 27 avril.

Maintenant que vous achevez le projet, que pensez-vous avoir comme produit final? Ou, est-ce que le processus devient le produit?

Ayant été attentive à tout ce qu’ils m’ont partagé depuis le début des rencontres et ayant parfois aussi pris des notes, j’ai pu ramasser du matériel pour être en mesure de concocter une courte pièce de théâtre sur leur vie et en misant surtout sur leur passage à la résidence. Je me suis dit que je leur ferais apprendre du texte par coeur pour la présentation prévue lors de ma dernière rencontre avec eux et qu’ils parleraient à tour de rôle, comme un témoignage personnel ou un monologue. Après mure réflexion, j’ai plutôt décidé de tout mettre ensemble et d’en faire un texte de théâtre continu, ce qui rend le tout plus dynamique. Aussi, j’ai opté pour qu’ils lisent le texte lors de la présentation plutôt que de vouloir leur faire mémoriser certains passages, d’autant plus que ceux atteints d’Alzheimer ne seraient pas en mesure de faire cet exercice de mémorisation. Il me semblait plus simple pour tous que je diminue mes attentes en décidant que la présentation serait une mise en lecture du texte afin d’éviter de stresser les participants.

Je suis heureuse du résultat final et surtout de voir que cette expérience avec une clientèle que je ne connaissais pas m’a permis de m’ouvrir à ces gens et leur réalité par le partage de leur vécu individuel et collectif, et je sais qu’en tant qu’artiste, je pourrai me servir de ma pratique d’auteure et de comédienne pour poursuivre ce projet en écrivant une pièce de théâtre complète, qui était mon idée de départ au début des rencontres. Cette pièce sera plus longue, comprenant des moments vécus par les résidents participants (en changeant leurs noms, bien entendu) et j’ajouterai aussi d’autres personnages et situations diverses, afin d’en faire une comédie dramatique en hommage à ceux que j’aurai côtoyés lors de mon passage dans leur Centre et dans leur vie.

Je compte produire une pièce qui pourrait être présentée dans un théâtre traditionnel avec des comédiens professionnels ou provenant du secteur communautaire, idéalement jouée par des personnes âgées encore très actives, et ce projet pourrait tout aussi bien se promener dans quelques résidences pour personnes âgées afin de leur offrir ce divertissement dans lequel elles pourront reconnaître des similitudes avec leur propre expérience.

J’ai bien hâte à la mise en lecture afin de voir la fierté sur le visage des participants qui auront nourri ce texte et qui auront surmonté le trac afin de prendre la parole devant d’autres résidents et membres de leurs familles, ce qui sera une expérience tout à fait nouvelle, et sûrement très enrichissante, autant pour eux que pour moi!

Thanks for sharing / Merci d’avoir partagé!

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